Une spiritualité d’enfant

spi enfant

Interrogerons nous sur ce que les enfants nous disent de Dieu : comment leur spiritualité peut-elle nous enrichir ?
Qu’est-ce qui leur est « révélé », selon l’affirmation de Jésus, qui resterait « caché aux sages et aux intelligents [2] » ?
Autant dire qu’une telle lecture nécessite un état d’esprit qui ne va pas de soi : « Comme adultes et en tant que parents, éducateurs, accompagnateurs d’enfants, sommes-nous capables de croire que les petits enfants pourraient avoir quelque chose à nous dire que nous ne sachions déjà ? [3] ».

On a dit et redit que l’attitude de Jésus envers les enfants était révolutionnaire à une époque et dans une religion où il fallait avoir atteint l’âge de douze ans pour être pris au sérieux. Mais n’était-il pas profondément enraciné dans une tradition bien vivante qui pourtant percevait déjà dans l’enfant à peine né la trace indélébile de son appartenance à Dieu ?

Voici ce que le Talmud de Babylone dit du nouveau-né : « Aussitôt l’enfant se met à pleurer. Et pourquoi pleure-t-il ? À cause du monde dans lequel il avait vécu et qu’il est obligé de quitter […]. [L’ange] fait sortir l’enfant malgré lui et l’enfant oublie tout ce qu’il a vu [4] . »

L’écrivain Jonathan Littell place cette citation dans la bouche d’un de ses personnages, Nahum ben Ibrahim, qui ajoute alors ceci : « Mais l’enfant n’oublie pas tout de suite. Quand mon fils avait trois ans, il y a longtemps, je l’ai surpris la nuit près du berceau de sa petite sœur : « Parle-moi de Dieu, lui disait-il. Je suis en train d’oublier. » C’est pour cela que l’homme doit tout réapprendre sur Dieu par l’étude [5] . »

On peut penser que c’est à ce passage du Talmud, et à d’autres de la même veine, que se réfère le philosophe juif Martin Buber dans son célèbre livre Je et Tu. À propos de la vie prénatale de l’enfant, il écrit ceci : « […] en lisant certain texte mythique juif, on croit déchiffrer à demi une inscription primitive, lorsqu’on lit que dans le sein maternel l’homme est initié au Tout, mais qu’il l’oublie à la naissance. Et cette liaison subsiste au fond de lui, il est la figure secrète de son rêve. Non qu’il aspire à retourner en arrière […]. Mais cette aspiration révèle le besoin de rétablir un lien cosmique entre l’être parvenu à la vie spirituelle et son Tu véritable […]. Un délai est imparti au fils d’homme pour échanger contre un lien spirituel, c’est-à-dire contre une relation, le lien naturel qui l’unissait à l’univers [6] . » Là s’enracine, pour le philosophe, le « fait primitif » qu’est notre besoin de relation.

Le secret principal « révélé aux tout-petits » n’est-il pas cette connaissance intuitive du lieu d’où ils viennent ? Comment Jésus aurait-il lui-même eu accès à cette révélation sans une telle connaissance, ineffaçable dans sa propre histoire ? Lorsqu’il se disait à maintes reprises, dans l’évangile de Jean, « sorti » ou « venu de Dieu [7] » et « allant vers Dieu [8] », n’était-ce pas chaque fois pour établir ou renforcer le « lien spirituel » avec ses semblables – comme s’il avait été envoyé essentiellement pour leur rendre la mémoire de leur origine et de leur destination ultime ? Si l’on relit Matthieu 18 à la lumière de cela, on comprend que « se retourner et devenir comme les petits enfants [9] » concerne avant tout ce lien spirituel indestructible entre tout être humain et « son Tu véritable » – lien qui le constitue avant même sa naissance et à jamais.

Le contexte, dans ce début du chapitre, ne pousse pas à l’attendrissement béat devant le petit enfant : il est question de la dure réalité, lorsqu’est détruite sa confiance, c’est-à-dire sa foi en l’autre, ce qui inclut sa foi en l’Autre à un âge où la relation aux autres et la relation à Dieu sont indissociables. Mais du v. 5 au v. 6, Jésus passe sans transition de l’enfant au « petit », mot qui dans les évangiles désigne aussi bien l’enfant que l’adulte ayant gardé son esprit d’enfance au point de faire confiance à l’autre [10] .

C’est que, peu ou prou, tout être humain connaît des destructions de confiance. Or, détruire en autrui – adulte et a fortiori enfant – sa confiance en l’autre, que ce soit par le mensonge, la trahison, l’abandon, l’abus ou la manipulation, c’est s’attaquer à ce lien spirituel qui donnait sens à sa vie terrestre. Mais « devenir comme les petits enfants » n’est pas ré-écrire l’histoire. C’est revisiter les destructions pour les intégrer et s’en libérer et, par là même, devenir ce qu’on a toujours été appelé à être – un enfant de la Vie, dont le souffle (spiritus, l’esprit) est impérissable, puisqu’on expérimente chaque jour à nouveau que le lien spirituel avec l’autre/Autre est encore possible.

Que connaît-on de la spiritualité des enfants ? Pas grand-chose !

Les études jusqu’ici ont porté pour l’essentiel sur le développement neurologique, intellectuel, affectif et social de l’enfant. Du côté des Églises, l’approche a toujours été catéchétique : il s’agissait d’enseigner Dieu, Jésus, la Bible aux enfants. C’est au début des années 1990 qu’éducateurs, psychologues, psychanalystes et travailleurs sociaux ont commencé à s’intéresser à l’expérience spirituelle des enfants. Paradoxalement, la plupart des théologiens, oublieux des paroles de Jésus sur les enfants, laissaient le sujet de côté : « Selon eux, une spiritualité authentique exigerait la capacité de conscience de soi et l’élaboration d’un système de valeurs cohérent, sciemment intégré à l’existence quotidienne [11] . »

Et Élaine Champagne d’ajouter très justement : « De ce point de vue, les enfants et les handicapés intellectuels seraient privés de vie spirituelle […]. Est-ce que l’expérience spirituelle doit être consciente d’elle-même, consciente d’être spirituelle, pour l’être véritablement [12] ? ». Cette théologienne québécoise passe alors en revue quelques définitions contemporaines de la spiritualité, qui mettent l’accent principalement sur l’unification et l’intégrité de la personne en référence avec ses valeurs et le sens de sa vie. Elle conclut en notant que les définitions actuelles de la spiritualité s’appliquent difficilement aux petits enfants [13].

Quand bien même on verrait essentiellement dans la spiritualité l’expérience intérieure de l’être humain en relation, comment y accéder lorsqu’il s’agit de « tout-petits » (3-6 ans) ? Il n’est pas étonnant que la littérature, ici, soit quasiment inexistante ! L’attitude de Jésus envers les tout-petits laisse entendre que devant l’incommunicabilité de leur prière intime, nous avons à croire en l’existence d’une telle prière. S’ils transmettent quelque chose de Dieu aux adultes, c’est toujours à leur insu. On peut donc avancer ceci : c’est quand ils suscitent en nous la relation de confiance – ils nous poussent à croire en ce Dieu qui les habite – que nous pouvons affirmer l’existence de leur spiritualité. Il doit bien y avoir un arbre puisqu’il y a des fruits ! À l’inverse, si d’emblée nous posons que leur vie spirituelle est inexistante – « ce sont des vases vides que nous seuls, adultes, pouvons et devons remplir » -, nous nous fermons à ce dont ils sont porteurs… et nous n’allons effectivement rien entendre à travers eux !

Une autre parole de Jésus invite à adopter une telle attitude : « Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits ! Car je vous dis : leurs anges, dans les cieux, regardent sans cesse la face de mon Père, celui [qui est] dans les cieux » (Mt 18, 10). Il y aurait en chaque enfant un face à face éternel (« sans cesse »), ineffaçable, avec le Père d’où il est venu. Et puisque angelos(l’ange) signifie celui qui annonce ou proclame, ce qu’il « dit » de Dieu serait précisément ce qu’il « voit sans cesse » de Lui. Chaque enfant viendrait ainsi susciter notre écoute à la manière même de ces prophètes de la Bible dont il convenait de décrypter les paroles et les gestes.

Enfin, ce qui nous autorisera à passer constamment de la spiritualité de l’enfant à l’esprit d’enfance en l’adulte, c’est le chassé-croisé entre « l’enfant » et le « petit » (adulte ou enfant) dans les évangiles eux-mêmes. « Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent », aimait à dire Jésus. Dans quel sens ? Les enfants, comme ces adultes sans ressources qu’il appelait les « petits », sont essentiellement des exclus, ayant le sentiment de ne mériter en rien le « royaume de Dieu », c’est-à-dire la vie dans sa plénitude. Ils ne peuvent vivre qu’en attendant tout de l’autre/Autre. Leur ressembler signifierait alors devenir ouvert à cette vie divine comme à un cadeau tout à fait imprévisible.

« Le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent » peut s’entendre dans un deuxième sens, à l’antipode de cette demande individualiste et autosuffisante à laquelle l’adulte réduit trop souvent la foi. Un « royaume » impliquant d’emblée des sujets, une existence au pluriel, chacun pourrait y accéder, à la manière des enfants et des « petits », dans la mesure où il renoncerait à exclure qui que ce soit. C’est que dans ce monde-là « règne » l’Autre dans l’entre-deux de toutes les relations. Or, précisément, deux auteurs anglais, après avoir proposé plusieurs catégories de sensibilité spirituelle pour les enfants, ont pu conclure que le noyau de leur spiritualité était la conscience relationnelle [14] . En effet, il est établi depuis longtemps que l’enfant a un besoin vital de relation avec les autres – et nous pouvons ajouter avec l’Autre, à nouveau, puisqu’à cet âge c’est tout un. Une parole d’un garçon juif américain âgé de neuf ans va bien dans ce sens. À la question de savoir comment ses ancêtres, au désert, pouvaient entendre Dieu et le comprendre, il répondait : « Les Juifs ont toujours crié à travers l’univers jusqu’aux étoiles pour être entendus des autres Juifs [15] . »

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Réflexion à suivre …
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Cf Lytta Basset : Une spiritualité d'enfant

[1] Maurice Nédoncelle, La réciprocité des consciences, Paris, Aubier/ Montaigne, 1942, p. 90 s. Ingenium en latin : dispositions propres d’un être humain (intelligence, sensibilité), ses dons naturels, son talent, son génie.

[2] Cf. Lc 10,21.
[3] Élaine Champagne, Reconnaître la spiritualité des tout-petits, Ottawa, Novalis/ Lumen Vitae, 2005, p. 12.
[4] Talmud Bavli, traité Nidda 30 b.
[5] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2007, p. 263.
[6] Martin Buber, Je et Tu, Paris, Aubier, 1969 [1923], p. 47 et 48.
[7] Cf. Jn 8,42 ; 13,3 ; 16,27 s. ; 17,8.
[8] Cf. Jn 7, 33 s., 13,3 ; 16,28 ; 17,11.
[9] Mt 18, 3 : « En vérité, je vous le dis, si vous ne vous retournez pas et ne devenez pas comme les petits enfants, pas question que vous entriez dans le royaume des cieux ». Pour une approche plus détaillée, cf. Lytta Basset, Le pouvoir de pardonner, Paris, Albin Michel, 1999, en particulier p. 183-191.
[10] Sur ce thème de la confiance, cf. Lytta Basset, « Oser faire confiance », La Chair et le Souffle, vol. 1, n° 1, 2006, p. 24-39.
[11] Élaine Champagne, « Une prière enfantine ? », Prier en Occident, Congrès de la Société canadienne de théologie, Québec, 21-23 oct. 2004, p. 2 (http://www.ipastorale.ca/bibliovirtuelle/spt-07.htm).
[12] Ibid., p. 25.
[13] Ibid., p. 28.
[14] Cf. David Hay et Rebecca Nye, The Spirit of the Child, Londres, Fount/ Harper Collins, 1998.
[15] Robert Coles, Les enfants et Dieu. L’enfant face à Dieu, à la foi et au doute, à l’expérience mystique et à l’âme, Paris, Robert Laffont, 1993 ⎯ Original américain : The Spiritual Life of Children, 1990, p. 149.