Aimer le monde et partager la terre

Philosophe, « théoricienne de la politique », Hannah Arendt est encore étudiée pour ses travaux. S’appuyant sur son oeuvre, Véronique Albanel pointe pour nous dans la revue CVX, dix critères pouvant éclairer notre vote.

En ces « temps sombres » et à quelques semaines des élections, peut- on espérer trouver quelque lumière du côté de Hannah Arendt elle qui s’affirmait ni de droite ni de gauche? C’est ce pari qui est fait ici à travers les dix repères suivants:

Participer aux élections est le premier repère évident. Devenue citoyenne américaine après être restée dix-huit ans apatride, Arendt connaissait le prix d’une voix d’électeur. Même si elle jugeait l’isoloir trop étroit, réclamant des lieux politiques pour parler et agir à plusieurs, même si elle savait les électeurs manipulés, elle voulait avec d’autres « participer, faire entendre publiquement notre voix, déterminer l’orientation de notre pays ». Il importe donc de participer à la vie citoyenne, sans pour autant tout attendre des élections.

Penser par soi-même constitue un leitmotiv de la pensée d’Arendt. Rester indépendant dans sa pensée et son jugement suppose de « ne parler jamais qu’en son propre nom », de refuser l’idéologie et l’opinion publique. Rien de simple ici: saturés d’information et confrontés à la complexité des événements, il est difficile de se forger une opinion. Il convient alors de s’exercer à penser, à juger, quitte à se tromper

Distinguer la vie publique de la vie privée est une exigence. Car il convient à la fois de protéger ce qui est intime du regard public et de s’arracher au souci de la vie personnelle en quittant son abri privé. Tel est le courage d’une vie publique, la politique étant un espace réservé aux questions qui « sont dignes d’être discutées en public »l

Goûter la pluralité est une joie. Rien de mièvre ici, mais une invitation à reconnaître « la loi de la terre », la loi de l’humanité, celle d’une réalité plurielle dès l’origine, comme l’enseigne le récit de la Genèse : « homme et femme, il les créa ».L’unité, », de la nation ne saurait donc se faire au détriment de la pluralité des visages, des expressions, des cultures ou des confessions.

Changer de point de vue signifie rester impartial. Pour Arendt, il est décisif de voir les choses sous différents angles, de se déplacer de point de vue  en point de vue pour parvenir à un « mode de penser élargi ».  C’est ainsi qu’elle envisage une affaire de discrimination raciale pour parler et agir à plusieurs, à l’école, en se mettant successivement à la place d’une « mère noire du Sud » puis d’une « mère blanche du Sud ». L’enjeu est d’être capable de se décentrer de ses intérêts catégoriels pour  parvenir à une liberté intime sur la scène et une indépendance du jugement.

Exercer ses pouvoirs de citoyen, c’est « commencer du neuf ». Nous sommes lassés usés et désabusés des affaires publiques. Et pourtant Arendt nous enseigne que le « miracle » du  commencement politique est à notre portée. Même si nous traversons des « époques de pétrification », un nouveau commencement reste possible. Car les hommes disposent du pouvoir de corriger l’imprévisible et de réparer l’irréversible, grâce aux pouvoirs de parler et d’agir ensemble, de promettre et de tenir leur promesse, de pardonner et de faire confiance à nouveau. Autant de miracles humains qui sommeillent en chacun de nous.

Refuser de « devenir un dragon » est une nécessité. Il s’agit ici de refuser de diaboliser l’adversaire, c’est-à-dire « de combattre un dragon (…) et d’en devenir un soi-même ». Car « si nous devenons nous-mêmes un dragon, peu importe lequel des deux monstres survivra finalement. La lutte aura perdu de son sens »2. Il importe donc de refuser de couper le monde en deux : bons/ mauvais, amis/ennemis, chrétiens/ non chrétiens, nous/ eux.

Reconnaître l’humanité commune et en assumer la responsabilité est un défi. Car « l’idée d’humanité, une fois débarrassée de tout sentimentalisme, comporte une conséquence de poids sur le plan politique : (…) nous devons prendre sur nous la responsabilité de tous les crimes commis par les hommes » Cela signifie « comprendre, dans la crainte et le tremblement, ce dont l’homme est capable(…) ; c’est sur ceux qui sont saisis d’une peur véritable  devant la faute inéluctable du genre humain, sur eux et sur eux seuls, qu’on pourra compter pour affronter partout (…) le mal dont les hommes sont capables et qui est sans limites »3. Redoutable enjeu qui suppose d’assumer une responsabilité politique étendue tout en écartant la culpabilité, exclusivement personnelle et juridiquement fondée. Se reconnaître faillible, complice du mal commis, permet de ne pas se prétendre « pur », tout en luttant contre le mal.

 Se soucier du monde commun est notre horizon d’humanité . Ce monde dont Arendt nous confie  le souci est celui des hommes reliés par la parole et par l’action, celui que nous choisissons de construire chaque fois que nous faisons confiance, en nous risquant dans l’espace public, en osant des relations d’amitié. Alors dit-elle : « Que faire maintenant ? Aujourd’hui pour la première fois, nous pouvons construire ensemble un monde contre la mort – ou ‘perdre notre temps’ »

 Aimer le monde et partager la terre, tels sont les enjeux ultimes..       Il nous revient ici de décider  « si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité  et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus ». Il nous revient de décider « si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde ».

 Dans l’esprit d’Arendt, qui n’a jamais eu d’enfants, il s’agit des enfants de la terre.

1- Edifier un monde P 102
2- Penser l’évènement p167-168
3- Penser l’évènement p 33-34

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