La voie de l’intranquillité

«Aux tranquillisants, je préfère les intranquilles…

Et si vous êtes d’un naturel serein et posé,
je ne voudrais en aucun cas introduire ce petit caillou dans vos âmes tranquilles.
Quoique. Peut-être que je vous souhaite d’être un peu dérangés.
Tout du moins, je vous souhaite le petit inconfort, la pointe d’impatience,
le frémissement qu’il faut pour reprendre la route millénaire
qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même. »

La voie de l’intranquillité s’est imposée à moi par la force des choses.

Par la force crue de la vie, qui ne prévient de rien, et qui exige de nous que nous épousions à chaque instant la courbe indéchiffrable de son imprévisibilité. Il y a d’autres choix, bien sûr : vivre sans être vivant, ce qui m’arrive plusieurs fois par jour, plusieurs jours par mois, plusieurs mois par an. Vivre dans une forteresse de certitudes définitives. Vivre en évitant soigneusement le contact avec les autres, ces grands vec­teurs d’intranquillité.

À ce jour, en effet, je n’ai pas trouvé de vie vivante qui puisse s’affranchir de l’intranquillité.

C’est pourtant un chemin de crête, tant notre entourage quotidien – et aussi bienveillant soit-il, lorsqu’il l’est – offre une large palette de tranquillisants à la première difficulté rencontrée. On en trouve dans tous les magazines, dans les bouches des mères et des amis, dans les programmes politiques. On a perdu cette parole de Père qui assume de dire calmement : Eh oui, voilà bien un pro­blème !

Tu te trouves dans cette zone d’incon­fort de la vie,
dans l’entre-deux d’un choix, dans l’après d’une déchirure,
dans l’avant d’un risque, dans le regret ou dans la peur.

Tu te trouves à la margelle du puits,
à la frontière de tous tes vertiges
et tu voudrais combler la bouche noire et insondable.
Tu perdrais alors toute chance de faire remonter, des profondeurs,
une eau vive.

Alors puise.

Ne t’épuise pas en dispersant ton écoute,
écarte-toi des vains conseils de ceux qui ignorent le risque
et se parlent à eux-mêmes.

Bois à la source de ton courage.

Puise

Jette loin le seau qui sonde au plus pro­fond pour y trouver l’eau claire
Ne t’épuise pas à croire en quelques solutions
Garde ta soif intacte, elle te relèvera.

Bois à la source

 

d’après Marion Muller-Colard,
L’intranquillité , Bayard , « J’y crois », 2017

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